Le goût de Veni Verdi

Cette association d’agriculture urbaine fait pousser des jardins pédagogiques dans les écoles du 20ème – et même au-delà

C’est la pause déjeuner d’un vendredi ensoleillé, l’heure du Club Jardin au collège Flora Tristan, rue Galleron. Un à un, les membres du club montent les deux étages qui mènent au jardin sur le toit et ouvrent la porte. Ils saluent leurs camarades de classe d’un « Wesh Billie ! » ou encore le coordinateur du jardin d’un « Salut Corentin ! », puis commencent à inspecter leurs carrés.

[PHOTO : Les carrés du Club Jardin au collège Flora Tristan.]

« Quand je monte sur le toit, je ne sais jamais ce que je vais faire. C’est justement une surprise. D’abord, je vais faire un tour de mon petit potager. Puis je vais retirer des mauvaises herbes, comme celle-là par exemple », explique Billie, 11 ans, en tirant sur un brin d’herbe. « Sinon, ça va envahir ».

Sur une parcelle voisine, Timéo réfléchit aux activités de la journée : « Aujourd’hui, je vais cueillir des radis, de la menthe, de la ciboulette… S’il y a de la salade je vais en prendre une ». L’élève de 11 ans, qui s’est inscrit au Club Jardin en début d’année, raconte : « Mes parents sont un peu impressionnés quand je rentre le soir avec les bras pleins. Ça me responsabilise. Ça fait plaisir aussi d’être en plein air et d’être en lien avec la nature, parce que c’est pas dans nos appartements qu’on va être à côté de la nature ! »

Le toit-terrasse de 2100 m2 du collège Flora Tristan fait partie d’une dizaine de jardins pédagogiques créés par Veni Verdi. L’association compte deux autres sites dans le 20e arrondissement : un plus petit de 165 m2 sur le toit du collège Henri Matisse, et une ferme urbaine de 4500m2 en pleine terre au collège Pierre Mendès France. Chaque jardin sert d’alternative à la cour de récréation pour les élèves, d’outil pédagogique pour les enseignants, de lieu de formation pour des adultes bénévoles ou en reconversion professionnelle, de havre de biodiversité dans le paysage urbain dense de Paris, et de source de produits locaux et bios.

Habitante de longue date du 20e, Nadine Lahoud a fondé Veni Verdi en 2010 pour sensibiliser les enfants aux problèmes de notre planète par le biais du jardinage. « Autant c’est important de lire, écrire et compter, autant c’est important de comprendre la maison dans laquelle on vit, la planète. La nature, c’est ce qui nous fait vivre et nous nourrit. On est complètement déconnecté et ce n’est pas normal », dit-elle.

Faire pousser des jardins

Veni Verdi a créé son premier site d’agriculture urbaine en avril 2014 sur un minuscule toit du collège Henri Matisse donnant sur le croisement de la rue des Orteaux et de la rue Vitruve. Aujourd’hui, le « Jardin d’Haricot Poteur », comme l’annonce le panneau fait main à l’entrée, est resplendissant, avec un sol riche et une population de coccinelles florissante.

[PHOTO : Le petit jardin sur le toit du collège Henri Matisse. « Ça se passe mieux que j’imaginais », dit Nadine à propos de Veni Verdi. « L’accueil par les équipes pédagogiques, par les établissements scolaires, par les enfants qui s’intéressent, qui se passionnent et qui se régalent. »]

Au cours des sept dernières années, Veni Verdi s’est développé dans les quartiers populaires de l’Est parisien pour plusieurs raisons, explique Nadine : « parce que ce sont des endroits où les personnes sont beaucoup plus disposées à travailler et à échanger sur ce genre de choses. Parce que les gens dans ces quartiers ont un peu la survie chevillée au corps. Ensuite parce que moi, je me sens plus à l’aise dans les quartiers populaires. Et enfin, parce qu’il n’y a pas beaucoup d’espace dans les quartiers dits ‘aisés’ ; il n’y en a pas au sol, il n’y en a pas sur les toits. »

Puis en septembre 2014, Veni Verdi a entrepris son plus grand projet à ce jour : la reprise en main des espaces verts laissés en friche autour du collège Pierre Mendès France (PMF), situé entre la rue Le Vau et le périphérique. Une impressionnante ferme urbaine entoure désormais le collège, et est complétée d’une petite mare et d’un poulailler de 100m2 (construit par deux associations du quartier, Feu Vert et ExtraMuros).

[PHOTO : La ferme urbaine au collège Pierre Mendès France.]

En 2017, Veni Verdi a commencé à transformer l’ancienne cour de récré sur le toit du collège Flora Tristan en démonstrateur de différentes techniques d’agriculture urbaine, notamment le technosol, l’hydroponie et l’aquaponie. « On est hyper-chanceux d’avoir un toit pareil. Et c’est deux étages à monter pour les gamins, donc c’est hyper pratique. C’est un espace du collège, mais ce n’est pas vraiment le collège non plus », explique Corentin, employé de Veni Verdi et coordinateur du site. « C’est un vrai changement de rythme dans la journée. Mais en même temps, ils apprennent des choses, font des choses par eux mêmes. »

Éduquer les futures éco-citoyens

L’approche pédagogique de Veni Verdi a séduit Margot-Lys, coordinatrice du jardin PMF, qui a d’abord rejoint le site en 2018 en tant que service civique. « J’ai voulu travailler avec Veni Verdi car c’est une association d’agriculture urbaine qui est basée sur la transmission, la pédagogie et le social. Notre objectif, c’est de transmettre des savoirs et des savoir-faire autour du jardinage mais plus globalement autour de l’agriculture, des problématiques alimentaires et environnementales aux enfants, aux adolescents, et aux bénévoles qui viennent nous aider. Maintenant on se lance aussi dans des formations de reconversion professionnelle. Pour moi, c’est indispensable de faire une agriculture urbaine qui est ouverte sur les autres. Parce que faire de l’agriculture urbaine pour faire de la production, je ne vois pas l’intérêt sachant que ce n’est pas l’agriculture urbaine en soi qui va nourrir nos villes », déclare Margot-Lys.

[PHOTO : Le site au collège Flora Tristan « a cette tête là depuis peu, depuis l’été 2020. C’est encore en cours d’aménagement. Il y a encore plein d’espace à aménager, à planter », dit Corentin.]

Les élèves peuvent s’inscrire au Club Jardin, qui accorde aux membres un petit carré potager qu’ils entretiennent pendant leur pause déjeuner et dont ils récoltent les fruits. « Nous, on est juste là pour les conseiller, les aider, leur donner les graines et les outils », explique Margot-Lys. Les professeurs de toutes les matières peuvent travailler avec Veni Verdi pour créer des ateliers pour leurs élèves au jardin. « Avec les classes de SEGPA [Sections d’enseignement général et professionnel adapté] Hygiène Alimentation Service, nous faisons des ateliers de cuisine de la récolte à l’assiette. Ou avec les classes de SVT, nous comptons les populations de vers de terre », explique Margot-Lys. « On n’a aucune limite en terme de matières. On trouve toujours des choses à faire. Chaque année, on essaie de diversifier les ateliers et de toucher de plus en plus d’élèves ». Son équipe accompagne également les éco-délégués de classe sur des projets de recyclage des plastiques et de réduction des déchets alimentaires à la cantine. Au collège Flora Tristan, l’équipe aide le club Manga à concevoir un jardin japonais.

Les jardins servent également d’alternative à l’exclusion pour les élèves ayant des problèmes de discipline. Corentin dit qu’il travaille souvent avec ces élèves sur des projets de construction, comme la fabrication de bancs à partir de palettes. « A la fin, ils sortent même plutôt fiers de ce qu’ils ont fait. A chaque fois, je suis surpris que ce soit des élèves qui se fassent exclure parce qu’ici ils sont adorables, en fait », dit-il.

Nourrir les corps et les âmes

Entre les activités pour les étudiants, les équipes de Veni Verdi et des adultes bénévoles assurent une production maraîchère. Retraités, chômeurs ou personnes en reconversion professionnelle, ces bénévoles apprennent à semer des graines, à repiquer des semis, à entretenir les jardins et à récolter les produits. Les fruits, les légumes, les herbes aromatiques fraîches et séchées, et les fleurs sont vendus dans les restos ou magasins du quartier, comme Saveurs en Partage, le Café-jeux Natema, le SUPER Café, ou le fleuriste Brindille.

[PHOTO : La ferme urbaine au collège Pierre Mendès France.]

Les revenus sont « une petite ressource d’argent, qui n’est plus négligeable », précise Corentin, soulignant que les ventes sont un moyen important de montrer l’implication de Veni Verdi dans le quartier et ce dont les jardins biologiques urbains sont capables. « On essaie de faire au mieux la production, mais ça reste des jardins pédagogiques », précise-t-il.

De retour au Club Jardin, tandis que certains membres finissent de désherber et d’arroser leurs carrés, d’autres, comme Mohamed, 14 ans, entament des travaux de menuiserie. « Quand j’ai commencé avec Veni Verdi, c’était parce que j’aimais bien me défouler en cassant la terre avec des pioches. Et en fait, ça m’a plu de planter ou de goûter des nouveaux trucs. Donc depuis, je continue, et j’aime ça. Dès que je peux, en fait, je viens. Je fais du jardinage des fois, et je fais beaucoup de bricolage. Corentin m’a montré comment faire un nichoir, un mangeoire et un terrarium pour ses insectes et maintenant je peux les faire moi-même. En peu de temps, j’ai appris vraiment beaucoup de choses ici », dit-il.

[PHOTO : Le collège Flora Tristan.]

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