Le goût d’Aux Petits Oignons

On y travaille, on se retrouve, on se régale et on observe les rythmes du quartier dans ce bistrot simple et authentique, au 11 rue Dupont de l’Eure

Après le croisement de l’avenue Gambetta et de la rue Pelleport, et un pâté de maisons plus loin sur l’étroite rue Orfila, la façade rouge d’Aux Petits Oignons occupe le premier angle à droite. A 9h, quelques habitués sont déjà posés dans sa petite terrasse, qui descend la rue Dupont de l’Eure et entoure la porte. En franchissant le pas de porte et le rideau rouge, j’arrive directement au comptoir en zinc. 

Le matin, c’est souvent Christian, l’un des deux gérants et propriétaires, derrière le comptoir. « Quand je suis venu la première fois, j’ai adoré l’authenticité, le côté un peu rustique de ce vieux bistrot », se souvient Christian. Quand il a appris que c’était à vendre, il l’a acheté « sur le champ » avec son associé, Fabrice. Ces amis d’enfance se connaissent depuis l’école à Sainte-Maxime (Var) et faisaient les saisons ensemble. Plus tard à Paris, ils ont essayé des carrières respectivement dans la finance et la communication mais se sont retournés vers la restauration. Ils ont repris ensemble La Comète (11e) puis Aux Petits Oignons en 2014.

Ils ont gardé le décor typique de ce dernier : les carreaux au sol à damier noir et blanc, les grands miroirs au mur, et les tables et chaises en bois. Des ardoises, accrochées aux quatre coins de la pièce, annoncent les choix de vin et plats du jour. Des affiches, épinglées à une corde à linge devant les fenêtres, annoncent des pièces de théâtre ou concerts à venir.

« Nous voulons faire des bistrots dans lesquels on aimerait nous-mêmes aller, proposer un service qu’on aimerait avoir, des plats qu’on aime manger », résume Fabrice. Le résultat est ce que l’écrivain François Thomazeau considère « un vrai zinc parisien » (Au vrai zinc parisien, Parigramme, 2018) : un bistrot à l’âme et « à la cadence de l’horloge biologique » d’un quartier. De plus en plus rare de nos jours, c’est le genre d’endroit où le café vient avec un petit verre d’eau sans avoir besoin de le demander.

« C’est important d’avoir un rapport simple, naturel avec les gens, sans en faire trop », dit Christian, qui m’accueille toujours avec un chaleureux « Bonjour. Ça va ? Un café allongé ? »

Je confirme ma commande et m’installe sur la banquette en skaï rouge qui longe le mur du fond, d’où je peux observer la vie de ce café et de son quartier. Le matin, alors que le soleil brille par ces grandes vitrines le long de la rue Orfila et illumine la pièce, les habitués lisent leurs journaux ou pianotent sur leurs ordinateurs. Les commandes de café sont ponctuées par une commande de jus d’orange pressé ou d’une envie de croissant ou de tartine.

« Dans un bistrot, c’est important qu’il y ait une vie, qu’il se passe quelque chose tout le temps, », dit Christian. Ouvert du matin au soir sept jours sur sept comme tout bon bistrot, Aux Petits Oignons a son rôle social dans le quartier, explique Fabrice : « On peut nous retrouver à n’importe quelle heure, donc on rend souvent service, transmet des informations ou reçoit des colis. Les gamins qui ont oublié les clés de chez eux, ils attendent ici… Nous avons un rôle social aussi grâce à l’emploi : nous recrutons des jeunes pas forcément qualifiés, des personnes de tous horizons. On est assez bigarrés, et on aime bien ça. »

L’équipe est décontractée mais jamais trop familier, pro mais sans chichi. Les habitués sont nombreux mais ne contrôlent pas l’ambiance. Les nouveaux sont contents de se sentir à l’aise dans ce lieu de caractère. 

Les serveurs arrivent au fil de la matinée et saluent le chef, Arnaud, et son second, Moriba, via le passe-plats à côté de ma place. A l’intérieur de la petite cuisine, la brigade s’active déjà. Des arômes de pâtisseries au beurre qui cuisent et de sauces qui mijotent flottent dans la pièce. J’essaie de deviner les plats du jour, qui passent de filet de rouget et chakchouka au saucisson lyonnais pistaché et salade de pommes de terre, ou boulettes de bœuf aux herbes spaghettis de courgettes.

Passionnés par la cuisine et les rencontres avec leurs producteurs (certains sont devenus des amis), Christian et Fabrice ont envie qu’Aux Petits Oignons soit « un bistrot de son époque. C’est-à-dire un service rapide, souriant et accueillant, des produits frais de saison et des recettes qui s’adaptent au monde, qui mélangent les cultures », dit Fabrice, notant que parfois Moriba, d’origine Malienne, fait son poulet yassa. « L’idée, c’est de que tout le monde mette sa pierre à l’édifice », dit Christian. La carte change au fil des saisons, mais les prix ne changent pas entre le midi et le soir. Une entrée qui reste, ce sont les couteaux de mer, devenus incontournables.

[PHOTO : Couteaux à la sétoise.]

Vers 11h30, alors que les serveurs dressent les tables, les clients du matin se dispersent, libérant leurs places à la foule du déjeuner. De midi à 15h, les tables se remplissent de personnes de tous âges et toutes activités, plus ou moins pressées pendant leur pause.

« Notre clientèle est hétéroclite ; ça va de l’ouvrier au maire du 20e. Il y a beaucoup d’habitués, des gens du quartier, pas mal d’artistes — même des personnes connues, ce qui est assez drôle », dit Christian. Le bistrot lui-même est un peu célèbre, en plus d’être référencé dans des guides, Aux Petits Oignons a été cité dans des livres comme Tiens ferme ta couronne par Yannick Haenel et Le tumulte de Paris par Eric Hazan, et a servi de décor pour des séries comme Le Bureau des Légendes et En Thérapie ou des films comme Les Vieux Fourneaux. « Ce lieu inspire pas mal », dit Fabrice. Avec Christian, ils notent que le quartier est plus bobo que quand ils sont arrivés en 2014, mais leurs clients « sont encore des gens qui cherchent l’aubaine du bistrot ; c’est-à-dire le rapport qualité-prix très intéressant », selon Fabrice.

L’après-midi passe au rythme des cafés, des softs ou des petits demis. Les clients télétravaillent, se posent avec les enfants en rentrant de l’école, ou retrouvent des amis. Le quatre-heures glisse vers l’heure de l’apéro. Quand la cuisine ouvre à 19h, c’est le moment d’une assiette de frites, des couteaux avec un petit verre de blanc, ou de jeter un coup d’oeil à la carte pour dîner… Et les tables d’Aux Petits Oignons se remplissent de nouveau. Le soir, les clients sont moins pressés ; les repas et les conversations se prolongent. La cuisine ferme à 23h, et les derniers clients partent entre 0h30 et 2h du matin.

Malgré ce rythme quotidien, Christian dit que les journées sont toujours différentes : « il y a toujours quelque chose qui surprend, ça change tout le temps, et je ne me lasse pas ».

Moi non plus.

Aux Petits Oignons
11 rue Dupont de l’Eure
Métro Gambetta ou Pelleport
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